L'affaire Lip, 1973
Le 14/11/2016 à 09h56 par Marie-Eugénie Mougel
Résumé

Lip est une entreprise historique d'horlogerie basée à Besançon (Doubs). En 1973, la crise économique entraîne la menace d'un dépôt de bilan et du licenciement des 480 salariés du site.

Présentation du document

 

Le document présenté ici est un courrier, daté du 13 juin 1973, du représentant de l’union locale CFDT, L. Martin, adressé au secteur confédéral Action revendicative. Il fait un état de la situation de l’usine, alors que se profile le 59ème jour de lutte des ouvriers pour le maintien de leur emploi. La situation au sein du groupe Lip est alors tendue. Le directeur historique, Fred Lip, est débarqué en décembre 1972, remplacé par un cadre désigné par l’actionnaire majoritaire, le suisse Ebauche SA. Le 17 avril 1973, le nouveau directeur démissionne, et la holding décide de nommer un administrateur provisoire afin de mener les restructurations de l’usine. A ce moment, il n’y a pas « encore eu de grève totale dans l’entreprise ». Le comité d’action (CA) des salariés pense alors négocier le maintien des emplois au sein de l’entreprise Lip. Le représentant de l’union régionale liste les différentes actions déjà menées par le CA, prouvant que les ouvriers souhaitent porter la lutte au-delà de la ville de Besançon, et évoque notamment la manifestation « À Neufchâtel (Suisse) devant le siège d’Ebauche SA ».

 

 

 

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Après ce préambule, le courrier revient plus en détail sur l’affaire ayant eu lieu la veille et relayée par les médias, à savoir la séquestration des administrateurs provisoires par les représentants des salariés. L. Martin tient à présenter les évènements ayants conduits à cette situation.

Les administrateurs décident, le 12 juin 1973, de tenir une réunion extraordinaire, à la suite des demandes répétées d’informations de la part du comité d’action. La réunion n’est pas très fructueuse, les salariés apprennent seulement que «  [les administrateurs] n’ont pas grand-chose à dire, qu’il y a de très grosses difficultés à trouver une entreprise qui reprenne la société Lip dans l’état actuel ». Pour eux, la restructuration du groupe horloger est inévitable et avec elle, s’imposent des mesures drastiques : « les salaires ne seront plus versés à partir du 10 juin » et un dépôt de bilan est envisagé « dans les 8 à 10 jours qui viennent ». Ces propositions sont unanimement rejetées par les représentants du personnel, et ont selon L. Martin « durci un peu plus les copains de l’entreprise », déjà éprouvés par une crise depuis 59 jours. Décision est prise de retenir les administrateurs « une partie de la soirée et de la nuit », d’autant plus qu’à la faveur d’une visite des bureaux de la direction, les ouvriers découvrent un lourd dossier intitulé Reprise et création d’un groupe horloger et européen. Cette note secrète présente plus particulièrement le projet de fermeture de l’usine et le licenciement de 480 employés, fait que les administrateurs n’avaient pas annoncées aux salariés lors des réunions de négociations successives. Les ouvriers le vivent comme une trahison et voient ces papiers comme une prise de décision unilatérale de la part de l’actionnaire suisse.

A la fin de sa lettre, après avoir évoqué l’évacuation musclée des bureaux par les CRS, le représentant de l’union régionale CFDT évoque une action commune avec la CGT, qui annone le débrayage pour la fin de la semaine et donc, pour la première fois, la grève totale au sein de l’usine. Au regard des évènements qui jalonneront par la suite la lutte « des LIP », cet épisode peut être considéré comme un des éléments déclencheurs de la politique autogestionnaire expérimentée par les ouvriers de l’entreprise.

 

 

 

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Contexte historique

 

Lip est une entreprise horlogère créée en 1867 par Emmanuel Lipmann, dans le quartier de Palente, à Besançon. Cette entreprise devient rapidement florissante, et si par la suite elle diversifie sa production, la montre mécanique reste l’emblème de la société. A partir des années 1960, les difficultés se profilent, avec la concurrence des montres électroniques. Afin de faire face, l’entreprise, devenue entre-temps Fred Lip, ouvre son capital et cède 33 % de ses parts à Ebauche SA (qui appartient à un consortium horloger suisse), en 1968. Dans le même temps, Lip tente de relancer son activité en lançant la première montre à quartz française, sans succès. La liquidation de l’entreprise est évoquée, sans pour autant être considérée comme une option valable. Un évènement particulier met cependant le feu aux poudres.

Ainsi, lors d’une réunion extraordinaire du conseil d’administration, les salariés découvrent, dans les dossiers des administrateurs, le projet de fermeture du site et de licenciement de 480 salariés (désignés sous le terme de « 480 à larguer » dans les notes confisquées). Dès lors, les ouvriers de l’usine, parmi lesquels se trouve Charles Piaget, délégué CFDT, décident d’occuper l’usine et de réquisitionner un stock de 45 000 montres. Leur objectif est de faire connaître leur combat au grand public et de continuer à financer leurs salaires en organisant directement la vente. Le site devient également un lieu d’échange et de débats. Le 15 juin 1973, une première grande manifestation rassemble 1200 personnes dans les rues de Besançon. Quelques jours plus tard, le 18 juin, l’assemblée générale vote la remise en route de la production, mais seulement sous le contrôle des travailleurs. Sous le slogan « C’est possible : on fabrique, on vend, on se paie », ils lancent une politique autogestionnaire qui a un grand retentissement en France, notamment par le biais de la publication d’un journal de grève, Lip-Unit.

Le 2 août 1973, l’Etat charge un médiateur, en la personne d’Henri Giraud, de négocier avec les ouvriers l’évacuation du site. Ces pourparlers débutent avec les ouvriers et l’intersyndicale CFDT-CGT, le 11 août. Le 14 août, les CRS sont envoyés afin de déloger les salariés. Malgré cela, la production continue, en dehors de la Palente, sur plusieurs sites de Besançon. Le 29 septembre 1973, une grande manifestation est lancée dans la ville, surnommée plus tard « La Marche des 100 000 » : pas loin de 100 000 personnes venues de toute la France viennent ainsi témoigner de leur solidarité.

 

 

 

Conférence Lip, 15 août 1973.

On reconnaît de droite à gauche : Georges Séguy (Secrétaire général de la CGT), Edmond Maire (Secrétaire général de la CFDT), Charles Piaget (CFDT) et Alfred Moutet (FGM). (28 CP 79). © Archives confédérales, droits réservés.

 

 

 

Le 15 octobre, le premier ministre Pierre Mesmer déclare que « Lip, c’est fini ». Mais dans l’ombre, le dialogue reprend, afin de trouver une solution acceptable au conflit, qui s’étend à toute la région. Michel Rocard délègue Claude Neuschwander, membre du PSU (Parti socialiste unifié) et numéro deux de l’agence Publicis, afin de négocier la reprise de Lip. Cette négociation avec les syndicats et le comité d’action aboutit à la signature des accords de Dole en février 1974, prévoyant la reprise de l’entreprise horlogère par la Compagnie européenne d’horlogerie dirigée par Claude Neuschwander et a la réintégration de 830 ouvriers à compter du mois de mars 1974.

Malgré une activité qui se maintient durant deux ans, le  choc pétrolier et la dégradation de la situation économique sont fatales à l’entreprise. De plus, à l’arrivée de Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la République, l’entreprise perd ses interlocuteurs privilégiés. Claude Neuschwander est révoqué par le nouveau ministre de l’Industrie le 8 février 1976 et en avril la Compagnie horlogère européenne dépose le bilan. Malgré une nouvelle mobilisation des ouvriers à partir du mois de mai 1976, Lip est définitivement liquidée le 12 septembre 1977, faute de repreneurs.

Malgré tout, six SCOP (Société coopérative et participative) sont créées à l’initiative des ouvriers, afin de faire vivre la marque. Elles réussissent à se maintenir durant les années 1980, avant leur fermeture définitive en 1990.

 

Pour aller plus loin

 

  • Piaget Charles, ROCARD Michel, LIP. Charles Piaget et les Lip racontent, Stock, 1973, 219 p.
  • ROUAUD Christian (réalisateur), Les Lip, l’imagination au pouvoir, film documentaire, France, 2007, 118 minutes.
  • Série H : fonds du secrétariat confédéral (1874-1988).
  • FB/1/568-FB/1/578 : Fonds de la FGMM.- LIP (1964-1983).
  • FBA/8/25 : dessins de Henz, illustrations du conflit LIP [1973-1976].
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