Discours de Jeannette Laot, colloque de mai 1967
Le 13/10/2016 à 15h09 par Marie-Eugénie Mougel
Résumé

Les 17, 18 et 19 mai 1967, la CFDT décide d'organiser un colloque sur le thème des femmes au travail, à la Mutualité à Paris. Parmi les intervenants on compte Jeannette Laot, membre de la Commission féminine confédérale depuis 1961.

Description du document

 

Le document présenté ici est issu d’un colloque sur « Les femmes au travail », organisé les 17, 18 et 19 mai 1967, à la Mutualité (Paris). Il s’agit du texte d’intervention de Jeannette Laot sur la place de la femme dans l’espace urbain.

Selon le rapport préparatoire à ce rassemblement, la CFDT œuvre depuis toujours pour « un aménagement de la société pour alléger les charges qui pèsent sur les femmes. L’organisation de l’économie, autant que celle de la société, doivent garantir la liberté, la possibilité de choix et de promotion ». Le colloque se déroule en trois temps forts, abordant trois environnements avec lesquels les femmes interagissent : l’éducation, l’entreprise et la cité. C’est au cours de cette troisième partie que Jeannette Laot intervient.

 

 

 

Discours de Jeannette Laot, page 1 ( CH/6/610)

 

 

 

Au début de son intervention, elle revient sur l’action de la CFDT en faveur du droit des femmes ; elle convient que si la Centrale a beaucoup travaillé à « la planification démocratique de l’économie », « le syndicalisme est encore à ses débuts » en matière d’organisation égalitaire de la société. Pour Jeannette Laot, il devient alors urgent de se pencher sur le problème, alors que l’espace urbain est en pleine mutation : les villes se restructurent en profondeur, les grands ensembles immobiliers sortent de terre à la périphérie des centres urbains. Sa conclusion est sans appel : « nous sommes entrés dans un monde qui s’urbanisera de plus en plus. Aujourd’hui, deux personnes sur quatre vivent en ville. Demain, trois français sur quatre vivront en ville ».[1]

 

 

 

Discours de Jeannette Laot, page 2 (CH/6/610)

 

 

 

L’espace urbain et ses installations nouvellement installés sont amenés à être stables, voire figés dans l’organisation spatiale, à l’inverse des structures sociales en mutation constante, surtout au tournant des années 60. D’où cette phrase de Jeannette Laot : « Les travailleurs, et encore plus les travailleuses éprouvent […] le poids des contraintes qui affectent leurs conditions matérielles d’existence et leur équilibre matériel ». En reprenant l’idée de « l’aliénation du travailleur dans la cité », le texte souligne que l’impact du cadre de vie importe autant que les conditions de travail.

 

 

 

Discours de Jeannette Laot, page 3 (CH/6/610)

 

 

 

Jeannette revient ensuite rapidement sur la place des femmes dans la vie civique, place d’autant plus centrale qu’elle impacte directement l’organisation de l’espace urbain. Or, constate-t-elle, elles sont peu intégrées aux organes décisionnels de la cité : ainsi en 1959, on comptait à peines 381 femmes maires sur 38 000 communes, et la majorité étaient élus dans de petites agglomérations ; cela tient en grande partie pour elle à leur implication tardive dans la vie politique (droit de vote en 1945) et aux préjugés attachés à leur personnalité : ainsi, on parle plus volontiers « d’intuition féminine » que d’intelligence lors de leur prise de décision, on les dit «irrationnelles », qu’elles « n’ont pas l’esprit de synthèse », en bref, que « c’est leur nature féminine qui les guide » et non leurs compétences.

 

 

 

Discours de Jeannette Laot, page 4 (CH/6/610)

 

 

 

Elles sont pourtant, au même titre que les hommes, des actrices indispensables à l’aménagement démocratique de l’espace urbain. Jeannette Laot aborde ainsi dans une dernière partie la question de l’aménagement d’un espace de vie correspondant aux besoins de ses habitants. Pour cela, elle revient sur la double peine subite par les femmes, à la fois travailleuse et femme au foyer ; en effet, ce sont elles qui assurent la plupart des tâches ménagères, rappelant que « les hommes [travaillant] ont la possibilité de se décharger de ces tâches matérielles sur les femmes ». Pour Jeannette Laot, plusieurs solutions sont à apportés afin d’assurer l’égalité salariale et sociale :

 

  • « La prise en charge par des services collectifs » de ces « facteurs de culpabilité » des travailleuses.
  • Mise en place de services sociaux dédiés à l’enfant : garderie, crèches « adaptés aux horaires d’activité des travailleuses ». Là encore, la pratique est dans les années 60 encore timide, et bon nombre de travailleuses se voient critiqués en ce sens où elles sont amenées à s’absenter de leur poste de travail afin de s’occuper de leur enfant.

 

 

 

Discours de Jeannette Laot, page 5 (CH/6/610)

 

 

 

Ainsi, toutes ces propositions visent à permettre aux femmes de dégager du temps libre qu’elles peuvent employer pour les loisirs, mais aussi pour s’investir activement dans la vie civique de la cité. Pour ainsi dire, les difficultés rencontrés par les femmes viennent « des conditions de vies imposées jusqu’ici par une société construite par et pour des hommes. Les travailleuses subissent la ville, comme elles subissent l’entreprise, sans la dominer, ni la maîtriser ».

 

 

 

Discours de Jeannette Laot, page 6 (CH/6/610)

 

 

 

Discours de Jeannette Laot, page 7 (CH/6/610)

 

 

 

Discours de Jeannette Laot, page 8 (CH/6/610)

 

 

 

Contexte historique

 

Le projet d’une Commission féminine confédérale (CFC) est abordé pour la première fois lors du congrès de 1936, mais sa création n’est effective qu’en avril 1938, après la remise d’une note à Gaston Tessier, recommandant la création d’une commission chargée de lutter pour la mixité syndicale ainsi que de documenter pour le bureau confédérale les questions inhérentes au travail féminin. Son alors mises en place non seulement une commission confédérale, mais également une commission pour chaque syndicat mixte.

 

Après la Libération, la Centrale effectue une fusion des syndicats masculins et féminins, imposant de ce fait la création de syndicats mixtes. Dans le même temps sont mises en place des commissions dans les unions locales, départementales régionales et dans les fédérations. L’action de la Commission reste encore floue à cette époque (peu de commissions sont créés entre 1944 et 1946 dans les syndicats) et jusqu’en 1958 et la création d’un secteur Femmes, les problèmes propres aux travailleuses sont traités par un président de commission membre du conseil confédéral, et un secrétaire général adjoint. A cela s’ajoute un nombre réduit de militantes parmi les adhérents CFTC. Durant cette première période de la Commission, plusieurs personnalités se dégagent à la tête de la CFC. Parmi elles, Marie-Louise Danguy (née en 1891) : secrétaire générale adjointe en 1945, elle s’investit énormément dans sa fonction de représentant CFC. Son objectif est alors d’assurer la suite directe des syndicats féminins autonomes d’avant 1945. L’objectif affiché par la commission est alors double : promouvoir le droit de la femme en tant que gardienne du foyer et permettre aux travailleuses d’acquérir une des droits égaux à ceux des hommes. Cela passe donc par la promotion d’un salaire égal, une généralisation des allocations familiales, institution généralisé des crèches et garderies… Ici, il n’est pas encore question de concept de « libération de la femme » au sens où on le pense dans les années 60.

 

En 1948, Simone Troisgros arrive à la tête de la CFC. Celle-ci, interpellé par le manque de femmes aux postes de responsables confédéraux, entend développer leur présence au sein des instances décisionnaires. Pour ce fait, elle travail particulièrement à la formation des militante et à l’information au sein des organisations syndicales (Journées nationales féminines à partir de 1951, rubriques dédiées dans Syndicalisme Hebdo et Formation…) Malgré tout, le rôle de la Commission reste assez limité jusqu’au début des années 60.

 

C’est à ce moment d’arrive au sein de la CFTC de nouvelles militantes, plus jeunes et pour la plupart célibataires, favorables à la déconfessionnalisation, et qui dans leur vie professionnelle et familiale sont autonomes ; une attitude qui ne plait pas à tous, puisqu’on les qualifie alors de « vierges rouges ». L’une des plus actives est alors Jeannette Laot. Repérée par Marcel Gonin, autre militant de la cause des femmes, elle est désignée en 1961 pour intégrer le conseil fédéral et la CFC. Très tôt, elle s’interroge sur la place des travailleuses dans le mouvement syndical et constate les discriminations qu’elles subissent. Très marquée par les réflexions féministes de l’époque (en outre, les écrits de Simone de Beauvoir), elle décide d’élargir l’horizon revendicatif et de ne plus le cantonner au seul secteur de l’entreprise.

 

En 1965, un premier projet de colloque est évoqué au sein de la Commission féminine. Pour Jeannette Laot, la médiatisation grandissante de la cause féminine est une aubaine pour la promotion des revendications de la CFC. Elle pousse donc la confédération à valider l’organisation de ce rassemblement tout en cherchant à clarifier des positions parfois divergentes au sein de la Centrale. Le thème choisi est dans un premier temps « Femmes et travail dans un monde en évolution », avant d’être finalement remplacé par « Femmes au travail : solutions pour aujourd’hui et demain ». Durant ces trois jours, on compte entre 200 et 300 participants, composés de responsables syndicaux et de personnalités extérieures (le politique Georges Fillioud). Durant ces trois jours, les intervenants reprennent les thèmes de réflexions abordés par les mouvements féminises réformistes de l’époque : éducation, enseignement, urbanisme, travail, politique ou encore santé. Le succès de ces trois jours de débats se traduit les années suivantes par une meilleure visibilité des revendications de la Commission au sein de la CFDT. Les conclusions rendues au terme du colloque ont d’ailleurs fait l’objet d’un compte-rendu, qui signe un vrai tournant dans la démarche des syndicats à l’égard du droit des femmes.

 

Pour aller plus loin :

  • BATAILLER Stéphanie, La Commission féminine confédérale de la CFDT (CFTC) dans les années 60 : pour une synthèse entre lutte de classe et lutte de sexe, mémoire de maîtrise, université Paris I, 1997, 267 p.
  • THIBAULT Marie-Noëlle, Les militantes de la CFDT et le féminisme 1964-1982, CNRS-ATP, 1988, 43 p.
  • Série H : secrétariat confédéral.
  • 25 CP : archives de Marcel Gonin.

[1] En 2010, une étude de l’INSEE indiquait que 95 % de la population française vivait sous l’influence des villes (source : http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1374)

 

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